Pour les États-Unis d'Amérique, l'Ukraine est un pivot géopolitique

 

 

Qu'est-ce qu'un pivot géopolitique ?

 

Dans la nomenclature de la géopolitique états-unienne, la notion de pivot géopolitique désigne un concept bien précis que  Zbigniew Brzezinski définit très clairement dans son livre, Le grand échiquier :

 

« Les acteurs géopolitiques de premier plan sont les États dotés d'une capacité et d'une volonté nationale suffisantes pour exercer leur puissance et leur influence au-delà de leurs frontières. De ce fait, ils sont en mesure de modifier les relations internationales, au risque d'affecter les intérêts de l'Amérique.

 

[...]

 

La notion de pivots géopolitiques désigne les États dont l'importance tient moins à leur puissance réelle et à leur motivation qu'à leur situation géographique sensible et à leur vulnérabilité potentielle, laquelle influe sur le comportement des acteurs géostratégiques. Le plus souvent, leur localisation leur confère un rôle clé pour accéder à certaines régions ou leur permet de couper un acteur de premier plan des ressources qui lui sont nécessaires. Il arrive aussi qu'un pivot géopolitique fonctionne comme un bouclier défensif pour un État ou une région de première importance.

 

[...]

 

Dans la situation présente, on peut identifier sur la nouvelle carte politique de l'Eurasie, au moins cinq acteurs géostratégiques ainsi que cinq pivots géopolitiques. (Deux, parmi ces derniers, remplissent une fonction d'acteurs.) La France, l'Allemagne, la Russie, la Chine et l'Inde sont des acteurs de premier plan -_alors que la Grande-Bretagne, le Japon et l'Indonésie, pays sans doute très importants, ne relèvent pas de cette catégorie. L'Ukraine, l'Azerbaijan, la Corée, la Turquie et l'Iran constituent des pivots géopolitiques cruciaux. Ces deux derniers, malgré leurs moindres moyens, jouent aussi, dans une certaine mesure, un rôle géostratégique. » (p.68-69)

 

C'est ainsi que les États-Unis d'Amérique considèrent l'Ukraine comme un pivot géopolitique car, d'après eux :

• elle fonctionne comme un bouclier défensif pour la Russie ;

'une Ukraine, et en particulier la Crimée et le port de Sébastopol, sous contrôle occidental compromettrait dangereusement l'accès de la Russie à la mer Noire.

• le contrôle de l'Ukraine par les États-Unis d'Amérique permettrait à ceux-ci de tenter de couper l'Allemagne de ses approvisionnements en gaz naturel provenant de Russie.

 

Cette question hautement stratégique du contrôle des sites d'extraction de gaz naturel, ainsi que de ses routes d'acheminement, est fort méconnue du grand public occidental. À ce sujet, il faut savoir, d'une part, que la Russie est le plus important producteur mondial de gaz naturel et, d'autre part, que le plus grand gisement de gaz naturel au monde se situe au milieu du Golfe persique et est partagé entre l'Iran et le Qatar. C'est ainsi que la question du tracé de gazoducs à travers la Syrie est une des causes essentielles - il y en a bien sûr d'autres qui sont, elles aussi, fort importantes¹ - de la guerre que les États-Unis d'Amérique, et leurs nombreux supplétifs, ont déclenchée en Syrie, bien sûr par leur intervention directe ou indirecte mais, avant tout, en finançant, en formant et en ravitaillant, notamment en armement, le prétendu État Islamique². Les gazoducs traversant la Syrie auraient pu, dans un premier scénario, prendre leur origine en Iran pour aboutir dans des ports syriens ou libanais sur la mer Méditerranée, ou, dans un deuxième scénario, partir du Qatar pour arriver en Turquie.

 

 

Cette très importante question géopolitique du gaz naturel sera l'objet d'un prochain article.

 

 

Par ailleurs, pour en revenir au sujet principal de notre article, on comprend mieux l'intérêt particulier, et insistant, dont témoignent, depuis des dizaines d'années, les États-Unis d'Amérique à l'encontre de la Turquie et de l'Iran : ces deux pays sont, en effet, non seulement des pivots géopolitiques, mais en plus, ce sont également des acteurs géopolitiques. La Turquie, dont la récente tentative de coup d'État sent la main invisible Washington ; et l'Iran, surnommé « Le verrou de la Caspienne », dont nombre de dirigeants états-uniens ne cessent de répéter qu'il faut lui faire la guerre.

 

¹Le lecteur qui souhaite approfondir cette question lira avec le plus grand intérêt le livre très instructif de Bahar Kimyongür Syriana   La conquête continue.

²À ce sujet, je ne saurais trop conseiller la lecture de l'édifiant ouvrage de Grégoire Lalieu Jihad made in USA.

 

Le cas particulier de l'Ukraine

 

Au sujet de l'Ukraine, Zbigniew Brzezinski précise, toujours dans son livre Le grand échiquier :

 

« L'indépendance de l'Ukraine modifie la nature même de l'État russe. De ce seul fait, cette nouvelle case importante sur l'échiquier eurasien devient un pivot géopolitique. Sans l'Ukraine, la Russie cesse d'être un empire en Eurasie. Et quand bien même elle s'efforcerait de recouvrer un tel statut, le centre de gravité en serait alors déplacé, et cet empire pour l'essentiel asiatique serait voué à la faiblesse, entraîné dans des conflits permanents avec ses vassaux agités d'Asie centrale. Ceux-ci n'accepteraient pas sans combattre la perte de leur indépendance, récemment acquise, et s'assureraient le soutien de leurs alliés islamiques du Sud, tandis que la Chine, qui manifeste un intérêt croissant pour les nouveaux États d'Asie centrale, s'opposerait sans doute à la restauration de la mainmise russe. Pour Moscou, en revanche, rétablir le contrôle sur l'Ukraine - un pays de cinquante-deux millions d'habitants doté de ressources nombreuses et d'un accès à la mer Noire -, c'est s'assurer les moyens de redevenir un État impérial puissant, s'étendant sur l'Europe et l'Asie. » (p.74-75)

 

Je précise que tous les extraits du livre de Zbigniew Brzezinski Le grand échiquier mentionnés dans cet article font partie de la théorie géopolitique états-unienne mais ne reflètent pas nécessairement la réalité. C'est ainsi, par exemple, que l'idée selon laquelle, sans l'Ukraine, la Russie cesserait d'être un empire en Eurasie est contestée par nombre d'analystes.

 

Un livre à lire afin de mieux comprendre la géopolitique états-unienne

Zbigniew Brzezinski

Le grand échiquier

1997

 

Ce livre est, avec Le Choc des civilisations de Samuel Huntington, une des deux grandes bibles des néoconservateurs états-uniens.

 

Dans cet ouvrage, le grand géostratège Zbigniew Brzezinski décrit ce qu'il faut faire pour que les États-Unis d'Amérique restent les maîtres du monde au XXIe siècle.

Le colonel Régis Chamagne, stratège français, ainsi que nombre d'autres officiers de tout premier rang, entre autres français, ont qualifié ce livre de « Mein Kampf ».

 

Vous entendrez, entre 06'25'' et 06'48'', cette citation dans ce très intéressant entretien :

Régis Chamagne, le 04 mars 2014

 

Voici deux autres extraits édifiants de ce livre  :

 

« L'OTAN constitue non seulement le support essentiel de l'influence américaine, mais aussi le cadre de sa présence militaire en Europe de l'Ouest, enjeu crucial. » (p.78)

 

« Pour le dire sans détour, l'Europe de l'Ouest reste dans une large mesure un protectorat américain et ses États rappellent ce qu'étaient jadis les vassaux et les tributaires des anciens empires. » (p.88)

 

Comme le dit Régis Chamagne : « Il faut lire Mein Kampf ! ».

 

De la théorie à la pratique

 

George Friedman, géopolitologue états-unien qui a fondé, en 1966, la société privée de renseignement Stratfor, nous expliquait,  le 03 février 2015, au Chicago Council on Global Affairs, comment les États-Unis d'Amérique peuvent utiliser l'Ukraine comme pivot au détriment de la Russie.

 

George Friedman, le 03 février 2015

 

C'est ainsi que vous pouvez l'entendre dire,  dans cette vidéo, entre 7'52''et 8'42'' :

 

"The question on the table for the Russians is "Will they retain a buffer zone that should [be at] least neutral or will the West penetrate so far into Ukraine that they're 70 miles away from Stalingrad and 300 miles away from Moscow ?". For Russia, the status of Ukraine is an existential threat and the Russians cannot let go. For the United States, in the event that Russia holds on to the Ukraine, where will it stop ? Therefore it is not an accident that General Hodges, who's been appointed to be blamed for all of this, is talking about prepositioning troops in Rumania, Bulgaria, Poland and the Baltics."

 

Ce qui signifie, en français :

 

« La question à laquelle sont confrontés les Russes est « Vont-ils maintenir une zone tampon qui devrait être au minimum neutre ou les Occidentaux pénétreront-ils si loin en Ukraine qu'ils seront à 70 miles de Stalingrad [NDLR : « Stalingrad » a été rebaptisée « Volgograd » en 1961] et à 300 miles de Moscou ? ». Pour la Russie, le statut de l'Ukraine représente une menace existentielle et les Russes ne peuvent laisser faire cela. Pour les États-Unis d'Amérique, dans l'hypothèse où la Russie s'accroche à l'Ukraine, où cela s'arrêtera-t-il ? C'est pourquoi ce n'est pas par accident que le général Hodges, qui a été désigné pour porter le chapeau à propos de tout ceci, parle de prépositionner des troupes en Roumanie, en Bulgarie, en Pologne et dans les États baltes. »

 

Les autres passages de cette vidéo ont été amplement commentés dans notre article précédent.

 

Conclusion

 

À la lumière de ces éléments, on comprend mieux pourquoi les États-Unis d'Amérique ont fomenté un coup d'état en Ukraine : l'objet de cette manœuvre était de tenter de provoquer la Russie en la menaçant dans son glacis géopolitique ; cela, bien sûr, avec l'idée ultime qu'un affrontement direct, une guerre donc, entre la Russie et le reste de l'Europe servirait parfaitement les intérêts supérieurs des États-Unis d'Amérique.

 

Comme le soulignait, il y a plus de 2500 ans déjà, L'art de la guerre de Sun Tzu,  il est essentiel d'avoir une connaissance complète de soi-même ainsi que de son ennemi. En géopolitique, comme dans bien d'autres domaines d'ailleurs, il est primordial de connaître les points de vue et les motivations, quels que soit ceux-ci et quelle que soit leur éventuelle justesse, de toutes les parties en présence.

 

 

Mike Werbrouck

Président fondateur du MIB

 

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